Les producteurs toujours en marge des profits
Dans la chaîne de valeur de la noix de cajou au Bénin, les gains restent inégalement répartis. La production augmente, les réformes avancent, mais la transformation locale capte encore une part limitée de la richesse. Derrière des chiffres encourageants, producteurs, transformateurs, commerçants et industriels ne profitent pas au même niveau.
Pendant longtemps, la chaîne de valeur de la noix de cajou au Bénin a surtout profité aux acteurs capables d’acheter, d’exporter et de transformer à l’étranger. Ce constat est largement établi. Selon la Direction générale de l’Économie (DGE), la production nationale est passée d’environ 140 000 tonnes en 2018 à près de 204 000 tonnes au cours de la campagne 2023-2024. Pourtant, moins de 10 % de cette production était transformée localement à cette période. Cela signifie que la majorité des noix quittait le pays sous forme brute, sans réelle valeur ajoutée pour l’économie nationale.
La chaîne de valeur de l’anacarde au Bénin
Cette situation soulève une question centrale : qui gagne réellement dans la chaîne de valeur de la noix de cajou au Bénin ? Pendant plusieurs années, les principaux bénéficiaires ont été les négociants et les industriels basés à l’étranger. La Banque mondiale souligne que près de 98 % de la production béninoise était exportée brute vers des pays comme l’Inde et le Vietnam. Dans ce système, les producteurs locaux restent des « price takers », c’est-à-dire qu’ils subissent les prix fixés par les acheteurs internationaux.
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Pourtant, les producteurs constituent le premier maillon de la chaîne de valeur. Malgré cela, ils ne captent pas encore la plus grande part des revenus.
D’après la DGE, la filière anacarde représente environ 3 % du produit intérieur brut et près de 25 % des revenus de l’agriculture d’exportation. Elle fait vivre environ 60 000 ménages agricoles et plus de 200 000 acteurs dans le commerce, la transformation et l’exportation. Mais ce poids économique ne garantit pas une rémunération stable. Les recettes d’exportation ont fortement chuté, passant d’environ 80 milliards de FCFA en 2017-2018 à près de 20 milliards en 2022. Cette baisse illustre la forte dépendance aux prix internationaux et aux conditions du marché.
Interdiction de l’exportation des noix brutes
Depuis quelques années, la chaîne de valeur de la noix de cajou commence toutefois à évoluer. Le gouvernement béninois a adopté en 2022 un décret interdisant l’exportation des noix brutes, avec une mise en œuvre annoncée à partir d’avril 2024. Cette réforme vise à encourager la transformation locale et à retenir davantage de richesse dans le pays.
Les effets commencent à se faire sentir. Selon la DGE, les volumes transformés localement sont passés de 19 100 tonnes en 2022 à 26 035 tonnes en 2023. La Zone industrielle de Glo-Djigbé joue un rôle majeur dans cette dynamique, avec une capacité estimée à 120 000 tonnes par an et plus de 57 000 tonnes déjà traitées sur la campagne 2022-2023.
De son côté, l’African Cashew Alliance indique que le Bénin a transformé près de 50 000 tonnes en 2025, contre seulement 13 000 tonnes cinq ans plus tôt. Ces chiffres témoignent d’une progression significative de la transformation locale.
Cette évolution suggère que les transformateurs installés au Bénin deviennent progressivement les nouveaux gagnants de la chaîne de valeur. Toutefois, cette redistribution des gains reste encore limitée. La DGE précise que la transformation locale n’a contribué qu’en moyenne à 0,85 % de la valeur ajoutée du secteur secondaire entre 2017 et 2022, avec une légère hausse à 1,17 % en 2022. Cela montre que, malgré les progrès, la valeur ajoutée demeure encore faible.
La fixation des prix
La question des prix confirme également les déséquilibres. En 2025, le gouvernement béninois, à travers le Conseil des ministres, a validé une production attendue de 225 000 tonnes avec un prix indicatif de 375 FCFA/kg. En 2026, la campagne a été ouverte avec un prix laissé au jeu du marché. Cette libéralisation peut offrir des opportunités en cas de forte demande, mais elle peut aussi fragiliser les producteurs face aux grands acheteurs.
Un autre groupe tire profit de cette dynamique : la main-d’œuvre féminine. Selon la DGE, 54,3 % des emplois dans les unités de transformation sont occupés par des femmes. L’ONG TechnoServe souligne également que, dans certaines usines, elles représentent jusqu’à 70 %, voire 85 % des effectifs. Toutefois, ces emplois restent souvent précaires, avec une forte concentration dans les postes temporaires plutôt que dans les fonctions décisionnelles.
Au final, la réponse à la question reste nuancée. Hier, les principaux gagnants de la chaîne de valeur de la noix de cajou au Bénin se trouvaient surtout à l’étranger, chez les exportateurs et les industriels internationaux. Aujourd’hui, les transformateurs locaux commencent à capter une part plus importante de la richesse grâce aux réformes publiques, à l’industrialisation et au développement de la GDIZ.
Mais pour que la filière profite réellement à tous, plusieurs conditions restent essentielles : renforcer la transformation locale, améliorer la qualité des produits, structurer les coopératives et garantir une meilleure rémunération des producteurs. Pour l’instant, la chaîne de valeur progresse, la noix de cajou rapporte, mais le producteur attend encore une part plus juste de la richesse créée.
Innocent AGBOESSI


