Le leadership invisible qui fait vivre les communautés
Dans les coopératives rurales, sur les marchés et dans les métiers de l’artisanat, des milliers de femmes dirigent, organisent et nourrissent leurs communautés. Leur leadership, fondé sur l’action concrète, reste pourtant invisible face au modèle urbain et académique souvent célébré.
Dans nos champs, elles sont à l’œuvre, travaillant la terre pour nourrir leurs communautés. Dans les marchés, les coopératives rurales et les métiers de l’artisanat, des milliers de femmes exercent un leadership discret mais essentiel. Dans les associations et groupements, elles dirigent avec efficacité, démontrant un leadership éclairé et concret. Pourtant, ce type de leadership reste largement méconnu.
Sans diplômes prestigieux ni exposition médiatique, ces femmes organisent, produisent, prennent des décisions et soutiennent la vie de leurs communautés. Leur influence, pourtant déterminante, demeure invisible, éclipsée par un modèle de leadership féminin valorisé surtout pour l’élite instruite et urbaine.
Face à cette réalité, il devient crucial de repenser les critères de reconnaissance du leadership féminin et, surtout de célébrer celles qui, dans l’ombre, font vivre le monde rural.
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Dans l’ombre des élites urbaines
Le leadership féminin semble revêtir différentes formes selon le contexte. Cela montre indirectement qu’il existe une nette distinction entre les femmes instruites et celles évoluant en milieu rural. Selon Victorine NATTA, cette distinction se traduit par une reconnaissance inégale. Les femmes urbaines et instruites bénéficient d’une valorisation plus marquée que celles rurales.
Elle explique que cette valorisation se manifeste de plusieurs manières concrètes. Les femmes instruites ont un meilleur accès aux instances de décision, sont invitées à participer à des ateliers, des séminaires et des réunions officielles. Elles exercent ainsi un leadership formel, visible et reconnu, qui leur ouvre des opportunités de rayonnement.
À l’inverse, les femmes rurales dirigent souvent de manière informelle au sein de leurs communautés, de leurs coopératives ou groupements. À ce stade, leurs actions, bien qu’efficaces et décisives, restent largement invisibles. Victorine NATTA souligne à cet effet la barrière linguistique qui contribue à cette différence de visibilité. « Les femmes urbaines parlent couramment le français, ce qui leur facilite l’accès aux plateformes officielles et médiatiques, alors que ce n’est pas toujours le cas pour les femmes rurales », précise-t-elle.
Ce que perd la société
La population perd beaucoup en ne valorisant pas le leadership des femmes rurales. Selon Kakayatchi Sahadatou ATTA, présidente de la FENAPAB, la société perd énormément en ne valorisant pas le leadership des femmes rurales.
Ces dernières sont au cœur de la vie des familles, des communautés et des systèmes alimentaires. «La société perd d’abord dans les savoirs ancestraux, dans la connaissance de ce qui valorisait un homme ou une femme, dans le respect des repères qui jalonnaient la vie des grands hommes», a-t-elle souligné.
Pour elle, ne pas écouter les femmes rurales, c’est passer à côté de solutions locales, d’innovations simples mais efficaces, et freiner le développement durable.
Lucie KATAGNA, styliste modéliste de formation et présidente de la commission chargée de formation professionnelle, apprentissage et certification, insiste sur l’importance de cet encadrement et de cette transmission.
Selon elle, les femmes rurales ne se limitent pas à un rôle domestique ou agricole. Elles sont également des vecteurs de savoir-faire, de compétences et de leadership au sein de leurs communautés. «Elles forment, accompagnent et certifient les jeunes, elles transmettent des pratiques qui permettent aux générations futures de se structurer, de progresser et de s’émanciper», explique-t-elle.
Elle estime qu’ignorer cette contribution, c’est priver la société d’un pilier fondamental pour le développement local et national, ainsi que d’exemples inspirants pour encourager les jeunes filles à s’impliquer activement dans leur environnement.
Des actions concrètes à mettre en œuvre
Pour reconnaître pleinement le leadership des femmes rurales, plusieurs actions concrètes peuvent être mises en place. «Il est essentiel d’intégrer les femmes aux conseils de village, d’arrondissement ou de commune afin qu’elles participent réellement aux instances de décision», a-t-elle souligné. Selon Victorine NATTA, valoriser les responsables de groupements lors des événements publics va permettre de rendre visible leur rôle et de montrer que leur engagement a un impact réel sur la communauté ».
Elle ajoute plus loin que soutenir et promouvoir les activités économiques des femmes rurales est un levier puissant pour mettre en lumière leur leadership. De même, pour elle, le renforcement de leurs capacités en matière de gestion et de leadership est indispensable pour consolider leur influence et leur autonomie.
Du côté des autorités locales et nationales, Victorine NATTA recommande également des mesures concrètes. «Il faut impliquer les responsables des groupements féminins dès la conception des projets agricoles ou économiques, afin de bénéficier de leur expertise et de leur connaissance du terrain», a-t-elle précisé.
Elle propose aussi que des statuts officiels soient délivrés aux groupements de femmes pour légitimer leur rôle et faciliter leur participation aux décisions locales. Selon elle, ces initiatives vont à coup sûr inscrire le leadership féminin rural au cœur des politiques publiques et à reconnaître celles qui œuvrent chaque jour pour le bien-être de leurs communautés.
Par ailleurs, cette situation met en évidence la nécessité de repenser les critères de reconnaissance du leadership féminin afin de valoriser toutes les femmes, indépendamment de leur niveau d’instruction ou de leur environnement géographique.
Aboubakar FAÏSSAL


