Un piège à peine voilé pour les producteurs ?
Depuis plusieurs campagnes agricoles, la commercialisation du soja et de l’anacarde au Bénin est encadrée par des textes bien définis. Le mécanisme en vigueur prévoyait que les prix soient proposés par les interprofessions, puis homologués par le gouvernement. Une démarche censée protéger les producteurs et stabiliser le marché, mais qui, dans les faits, a suscité de vives contestations. Pour la campagne de commercialisation en cours, celle de 2025-2026, le gouvernement a laissé les producteurs libres de fixer les prix. Cette non-fixation constitue-t-elle une véritable avancée vers la libéralisation du marché ou s’agit-il d’un transfert implicite de pouvoir vers les industriels locaux, au détriment des producteurs ?
Un encadrement strict des prix et des exportations
À travers des textes en vigueur, notamment la loi n° 2024-34 portant loi de finances pour 2025 et le décret n° 2022-568 du 12 octobre 2022, le gouvernement a interdit l’exportation du soja grain et des noix brutes de cajou. Ces textes fixent également les modalités de mise en œuvre de cette mesure afin de privilégier la transformation locale. À chaque campagne, l’État fixait les prix et les dates d’ouverture pour garantir un revenu stable aux producteurs. L’on en veut pour preuve que la campagne de commercialisation du soja 2024-2025 au Bénin, débutée en décembre 2024, se caractérise par des prix fixés à 275 FCFA/kg (soja conventionnel) et 325 FCFA/kg (biologique). C’est le même cas pour la campagne de commercialisation 2024-2025 de la noix de cajou au Bénin dont le prix plancher d’achat au producteur était fixé à 375 FCFA/Kg.
Dans ce cadre réglementaire strict et bien renforcé autour de l’exportation du soja et du cajou, l’État a clairement affiché sa volonté d’alimenter les usines installées sur le territoire national et d’accroître la valeur ajoutée locale. Cette décision s’inscrit dans la dynamique d’industrialisation prônée par les autorités.
Des prix contestés et un marché fragilisé
L’homologation des prix par le gouvernement, notamment lors de la campagne 2024-2025, n’aurait pas été acceptée par une partie des producteurs. Beaucoup auraient estimé que les prix retenus ne couvraient pas leurs charges de production et ne refléteraient pas la réalité du marché régional. Cette frustration a entraîné plusieurs conséquences, notamment des exportations frauduleuses vers les pays voisins, des pénuries de matières premières pour les industries locales, des saisies de produits, des interpellations par les forces de l’ordre et une méfiance accrue entre producteurs et autorités.
En conséquence, pour la campagne de commercialisation 2025-2026, le gouvernement a opéré un virage stratégique. Par le biais de communiqués signés par les deux ministres concernés, c’est-a-dire les ministres Shadiya Alimatou Assouman de l’Industrie et du Commerce et Gaston Dossouhoui de l’Agriculture, de l’élevage et de la Pêche, aucun prix plancher n’a été fixé ni homologué officiellement pour le soja et le cajou. Le gouvernement s’est limité à fixer les dates de démarrage et de clôture des campagnes. Les producteurs et les entreprises sont désormais libres de négocier directement les conditions de vente.
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Sur le papier, cette décision semble favorable aux producteurs. Elle leur offre une liberté contractuelle et la possibilité de négocier en fonction de la demande et des cours internationaux. Elle implique également une plus grande responsabilité dans la gestion des récoltes. Cette ouverture pourrait réduire les tensions observées les années précédentes et limiter les sorties frauduleuses, les producteurs disposant désormais d’un cadre plus flexible pour écouler leur production sur le marché local.
Une liberté en trompe-l’œil ?
Cependant, derrière cette apparente libéralisation se cache une réalité plus complexe. Dans un contexte où l’exportation du soja est interdite, les producteurs disposent d’un nombre limité d’acheteurs potentiels, essentiellement les industriels locaux.
Même si aucun prix n’est officiellement fixé par l’État, le rapport de force pourrait pencher en faveur des transformateurs. Les producteurs, privés d’accès aux marchés extérieurs souvent plus rémunérateurs, pourraient se retrouver contraints d’accepter les prix proposés par les usines, faute d’alternative.
Opportunité ou piège à peine voilé ?
Cette situation soulève plusieurs interrogations : la liberté de négociation est-elle réelle lorsque l’exportation est bloquée ? Les petits producteurs disposent-ils d’un pouvoir de négociation suffisant face aux grandes industries ? Le marché peut-il s’autoréguler sans créer de déséquilibres ?
La libre fixation des prix peut, si elle est bien encadrée, favoriser un dialogue direct entre producteurs et industriels, renforcer la contractualisation et stabiliser l’approvisionnement des usines. Elle pourrait également encourager des partenariats durables, avec des mécanismes d’accompagnement technique et financier. Mais sans mécanisme de régulation ou de prix indicatif, le risque demeure de voir les producteurs subir les effets d’un quasi-monopole d’achat. Dans ce cas, la liberté affichée pourrait se transformer en contrainte déguisée, d’autant plus que les mesures d’interdiction d’exportation sont maintenues.
La campagne de commercialisation 2025-2026 s’annonce ainsi comme un test grandeur nature pour les filières soja et cajou au Bénin. Entre volonté d’industrialisation, recherche d’équilibre du marché et défense du revenu paysan, la question reste posée : la libre fixation des prix constitue-t-elle une avancée économique ou un piège à peine voilé pour les producteurs, surtout dans un contexte où l’exportation du produit brut est strictement interdite ?
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Vignon Justin ADANDE


