CULTURE ET ÉCOLOGIE AU BENIN

Classée et reconnue comme un joyau écologique, la mangrove locale a été placée sous la protection de Zangbeto, divinité vodoun considérée comme le gardien de la nuit

Le vodoun, une réponse locale à la destruction des mangroves

Au sud du Bénin, notamment à Grand-Popo et dans les zones lagunaires, des communautés locales, des dignitaires vodoun ont engagé, ces dernières années, un processus de sacralisation des mangroves pour enrayer leur destruction. Face à l’urgence climatique, à la déforestation persistante et aux limites de l’arsenal juridique, ces pratiques ancestrales offrent aujourd’hui une réponse culturelle et durable pour protéger un écosystème vital à la biodiversité, à la pêche et aux moyens de subsistance des populations riveraines.

Classée et reconnue comme un joyau écologique, la mangrove locale a été placée sous la protection de Zangbeto, divinité vodoun considérée comme le gardien de la nuit

Les mangroves figurent parmi les écosystèmes les plus précieux et les plus menacés de la planète. Bien qu’elles représentent moins de 1 % des forêts tropicales, elles absorbent jusqu’à cinq fois plus de dioxyde de carbone par hectare que la forêt amazonienne. Pourtant, seuls 2,6 % des espaces marins sont protégés dans le monde et près d’un cinquième des mangroves aurait déjà été rayé de la carte. Au Bénin, le constat est alarmant. Environ 30 % de la mangrove a disparu en l’espace de trente ans, principalement sous l’effet de la déforestation liée à la coupe de bois, à la pêche intensive et aux besoins énergétiques des ménages.

La sacralisation des mangroves à Grand-Popo

‎À Grand-Popo, sur le site emblématique de la Bouche du Roi, cette réalité a conduit à une décision radicale. Classée et reconnue comme un joyau écologique, la mangrove locale a été placée sous la protection de Zangbeto, divinité vodoun considérée comme le gardien de la nuit. Face à l’inefficacité relative des lois anti-déforestation, une cérémonie rituelle, organisée par Éco-Bénin avec les villageois et les dignitaires traditionnels, a consacré la sacralisation de l’espace. Selon Wêtê Agbonon, prêtre vodoun à Gogotinkpon, « la divinité dit qu’elle est prête, c’est pourquoi j’ai entrepris cette démarche ». Il précise que « personne n’ose défier le gardien de la nuit » et que « nous installons le fétiche dans la mangrove pour éviter qu’elle soit détruite ».

L’impact du Vodoun sur la conservation de la mangrove

Dans la cosmogonie vodoun, les divinités sont intimement liées aux éléments naturels tels que l’eau, la terre, la forêt, le feu. En confiant la mangrove à Zangbeto, les communautés instaurent des règles strictes, notamment l’interdiction de coupe de bois, la limitation de certaines pratiques de pêche et des sanctions sociales et spirituelles dissuasives en cas d’infraction. Les processions rituelles balisent physiquement les zones protégées. À ce jour, près de 10 % des mangroves locales ont été sacralisées et 35 nouveaux sites devraient l’être d’ici cinq ans. Selon Gautier Amoussou, délégué national d’Éco-Bénin, « le bilan s’est révélé positif parce que les noyaux, les zones centrales qui ont été sacralisées sont intactes ».

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‎Cette protection spirituelle répond aussi à une urgence sociale. La raréfaction des ressources halieutiques a déjà poussé près de 20 % des hommes à migrer. Les femmes, quant à elles, vivent traditionnellement de la production du sel, une activité fortement dépendante du bois de mangrove pour faire bouillir la saumure. Pour réduire cette pression, des alternatives durables sont expérimentées, notamment l’usage de bâches solaires. Selon Gautier Amoussou, « aller couper du bois, c’est beaucoup de travail, alors que cette technique ne demande presque aucun effort ». Mathilde Bensanvi, productrice de sel, témoigne : « Auparavant, nous souffrions beaucoup à cause du feu, mais avec ce nouveau système, la quantité de sel que nous produisons est beaucoup plus importante. »

Reboisement des mangroves au Bénin

‎Parallèlement, des actions de restauration sont engagées. Plus de 1 700 hectares de mangroves sont en cours de reboisement grâce à la plantation de palétuviers. Ces espaces restaurés contribueront à la séquestration du carbone, à la stabilisation du littoral et à la reconstitution des stocks de poissons. Jacques Yao Zindjo, ancien pêcheur reconverti, explique que « c’est un métier mieux que l’autre, et en faisant la plantation, il y aura plus de poissons qui vont se reproduire ».‎

Les mangroves, un puits de carbone stratégique selon les scientifiques

‎Les scientifiques confirment l’importance de ces écosystèmes. Selon Laurent Houessou, docteur en agronomie à l’Université de Parakou, « les mangroves séquestrent cinq fois plus de carbone qu’une forêt tropicale » et « les racines des palétuviers permettent de stabiliser la côte et de briser la force du courant marin ». Il souligne également que « sans la mangrove, la vie sur la côte pourrait être très hypothécaire ».

À l’heure où les réponses technocratiques peinent à freiner la destruction des écosystèmes, l’expérience béninoise rappelle une évidence : la protection de la nature ne repose pas uniquement sur les lois, mais aussi sur les cultures. Comme le résume Laurent Houessou, « le vodoun est une religion liée aux éléments de la nature, et la sacralisation permet de conserver les mangroves ». En plaçant la mangrove sous le regard du sacré, les communautés font du vodoun un allié inattendu mais efficace de la lutte environnementale.

 

Mystéria ALLAHIZI

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