La filière a-t-elle gagné son pari après près de deux ans d’application ?
Près de deux ans après l’entrée en vigueur du décret interdisant l’exportation du soja grain au Bénin, la mesure continue de susciter débats et interrogations. Présentée comme un levier stratégique pour booster la transformation locale, elle révèle aujourd’hui des effets contrastés sur l’ensemble de la filière. Derrière l’interdiction d’exporter, qui gagne et qui perd ?
Signé en octobre 2022 et rendu effectif le 1er avril 2024, le décret interdit désormais l’exportation brute du soja grain, sauf autorisation spécifique accordée aux industriels pour des expéditions par voie portuaire. L’objectif est d’assurer l’approvisionnement des unités de transformation locales et de créer davantage de valeur ajoutée sur le territoire national.
Si d’aucuns saluent une mesure économiquement stratégique, plusieurs acteurs qui, quand même reconnaissent le rôle de transformation dans l’économie, interrogés affirment que le début de la mise en œuvre a été difficile pour de nombreux producteurs. « Les producteurs vivent très mal cette décision. La majorité se plaint de ne pas pouvoir vendre leurs produits à un prix capable de couvrir leurs charges.
Beaucoup ont été contraints de vendre leur soja à des prix fixés par les acheteurs ou via les coopératives, même lorsque ces prix ne répondaient pas à leurs attentes », confie un superviseur technique agricole. La disparition des acheteurs étrangers aurait réduit la concurrence, affaiblissant ainsi le pouvoir de négociation des producteurs, notamment dans les grandes zones de production.
Les contrats de préfinancement : solution ou dépendance ?
Pour corriger ces déséquilibres, des contrats de préfinancement ont été mis en place. Des industriels fournissent des intrants ou des avances financières en amont de la campagne agricole, en échange d’un engagement de livraison.« Des accords sont conclus avant la production. Les industriels appuient les producteurs pour mobiliser les facteurs de production. Cela sécurise la chaîne », soutient un acteur de la filière.
Mais sur le terrain, certains producteurs estiment que ces accords renforcent leur dépendance économique. « Quand on reçoit un appui, on n’a plus vraiment le choix du prix. On doit livrer selon les conditions fixées », affirme un responsable coopératif.
Malgré l’interdiction, les flux transfrontaliers n’ont pas totalement disparu. Dans certaines zones frontalières, des tentatives de sortie frauduleuse par voie terrestre sont signalées.« Cette année, sur le terrain, nous avons constaté des dérapages, des sorties frauduleuses », a rappelé Noël Whannou, directeur régional des douanes Atacora-Donga, lors d’une séance de sensibilisation avec les acteurs.
Hassane Ibrahim N’Guatado a averti que « les textes sont clairs : aucune exportation par voie terrestre n’est autorisée. Les autorisations d’exportation sont accordées aux industriels par voie légale, c’est-à-dire par le port. Toute cargaison frauduleuse sera saisie et les contrevenants répondront de leurs actes devant la juridiction compétente. »
Pour certains observateurs, la persistance de ces pratiques s’explique par l’écart entre les prix locaux et ceux proposés dans les pays voisins. Face aux tensions, le gouvernement a progressivement assoupli le mécanisme en laissant davantage de marge de négociation entre producteurs et industriels lors des dernières campagnes.
Des avancées macroéconomiques visibles
Toutefois, il faut noter que sur le plan macroéconomique, les effets semblent toutefois positifs : augmentation de la capacité industrielle nationale, création d’emplois directs et indirects, disponibilité accrue de produits dérivés du soja sur le marché local et accroissement potentiel des recettes fiscales issues de la transformation. « Cette décision a permis de mobiliser la matière première nécessaire pour que les industriels travaillent en plein régime. Aujourd’hui, nous avons 15 usines sur le plan national avec une capacité de consommation allant jusqu’à 500 000 tonnes », a expliqué Hassane Ibrahim N’Guatado, Secrétaire permanent de l’interprofession soja.
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L’interdiction de l’exportation du soja grain traduit une volonté politique claire qui est de passer d’une économie d’exportation brute à une économie de transformation. Mais toute réforme structurelle produit des gagnants et des perdants, du moins à court terme. Au-delà des chiffres et des discours officiels, c’est la confiance entre producteurs, transformateurs et autorités publiques qui déterminera la réussite ou l’échec durable de cette réforme.
Vignon Justin ADANDE


