« Nous sommes passés d’un produit peu valorisé à un produit répondant aux normes nécessaires », Marlène Capo-Chichi
Afin de déterminer les actions de ProSel en faveur des femmes rurales et des salicultrices du Bénin, le journal LE RURAL BÉNIN a interviewé Marlène Capo-Chichi, coordinatrice dudit projet. Retrouvez l’intégralité de la discussion dans les lignes qui suivent.
Marlène Capo-Chichi, vous êtes la coordinatrice du projet « ProSel », dites-nous quel est l’objectif de ProSel au Bénin ?
ProSel est un projet de promotion du sel local « xwladjè » dans la zone côtière du Bénin. Son objectif est d’accompagner les femmes productrices de sel afin de moderniser la filière, tout en préservant l’environnement.
Quel regard portez-vous sur l’évolution des conditions des femmes rurales et des salicultrices qui portent cette filière au Bénin ?
Il faut dire que plusieurs actions sont menées en faveur des femmes rurales et des femmes entrepreneures, notamment pour leur autonomisation et leur accès à davantage d’opportunités. Cela a permis à de nombreuses coopératives et à plusieurs acteurs locaux d’en bénéficier. Toutefois, beaucoup reste encore à faire.
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Comment l’autonomisation économique des femmes est-elle concrètement intégrée au cœur de vos interventions techniques et sociales ?
Nous intervenons dans cinq communes : Sèmè, Ouidah, Kpomassè, Comè et Grand-Popo. Il faut souligner qu’avec 83 % de femmes salicultrices, nos actions reposent d’abord sur l’information, le renforcement des capacités et l’appui en équipements et infrastructures.
Aujourd’hui, notre travail consiste aussi à aider les bénéficiaires à innover et à concevoir. Dans le domaine du développement, les solutions proposées ne s’adaptent pas toujours automatiquement aux réalités locales. C’est pourquoi l’information est essentielle.
Par exemple, au départ, les femmes étaient réticentes à l’iodation du sel. Mais aujourd’hui, mieux informées, elles comprennent que l’iodation permet d’obtenir un meilleur prix sur le marché.
Nous mettons donc l’accent sur l’information, le renforcement des capacités, ainsi que l’appui matériel et infrastructurel. Nous veillons également à la préservation de l’environnement dans lequel elles évoluent, afin de garantir un cadre sain pour les générations futures. Cet environnement est leur principale source de revenus ; il est donc crucial de le protéger pour une exploitation durable.
Quels sont les résultats les plus marquants ou les chiffres clés dont le projet est le plus fier aujourd’hui ?
Au départ, nous avions essentiellement du sel vendu en vrac. Aujourd’hui, nous disposons de sel conditionné, déjà présent dans certains supermarchés tels qu’Erevan, Local Marketing et Label Bénin.
Nous sommes donc passés d’un produit peu valorisé à un produit répondant aux normes nécessaires pour accéder aux grandes surfaces, et potentiellement au marché international.
Nous avons également obtenu la certification de l’Agence béninoise de sécurité sanitaire des aliments (ABSSA) pour l’autorisation de mise sur le marché. Par ailleurs, une unité de production a été installée à Ouidah, produisant désormais du sel conforme aux normes de qualité.
En matière de production, les pratiques ont évolué. Si la cuisson du sel reste utilisée, nous avons également introduit des techniques de séchage. Cela permet aujourd’hui une double production (sel cuit et sel séché), tout en réduisant l’utilisation du bois énergie, notamment le bois de mangrove, contribuant ainsi à la préservation de l’environnement.
En termes d’organisation, des avancées significatives sont également à noter : environ 1700 femmes, initialement non structurées, sont aujourd’hui regroupées en 37 coopératives, dont celle de Djègbadji, qui a obtenu une autorisation de mise sur le marché.
Désormais, ces femmes ne se considèrent plus uniquement comme des productrices rurales. Elles sont capables de porter un message, de faire du plaidoyer et d’être écoutées. Cette structuration leur ouvre également l’accès à d’autres opportunités.
En termes de qualité de vie et de valorisation du sel iodé, que peut-on retenir ?
Les femmes ont compris que pour accéder aux marchés les plus rémunérateurs, elles doivent respecter des normes de qualité strictes. Aujourd’hui, une salicultrice qui souhaite vendre son sel en supermarché sait exactement quelles exigences respecter.
Nous observons également une meilleure compréhension de la gestion des ressources naturelles. Par exemple, lorsqu’on leur demandait de ne pas exploiter le bois de mangrove, cela pouvait être mal compris, car ces pratiques sont ancrées depuis des générations.
Mais aujourd’hui, grâce à la sensibilisation, la perception a changé. Ce n’est plus une contrainte imposée, mais une prise de conscience : dégrader l’environnement, c’est compromettre ses propres moyens de subsistance. La dynamique est donc désormais plus durable et responsable.
Pour que le sel béninois soit compétitif et que les femmes en tirent un profit durable, quels sont les leviers prioritaires ?
Le sel local est apprécié, mais son prix peut parfois être un frein face au sel importé. Le principal levier reste donc la promotion du « consommer local ».
Comme dans le secteur du tourisme, il est essentiel de valoriser nos produits afin qu’ils soient connus, appréciés et adoptés, tant au niveau national qu’international.
Chaque acteur de l’agroalimentaire devrait se poser la question : « Est-ce que j’utilise du sel local dans mes produits ? »
Les institutions publiques ont également un rôle clé à jouer, notamment en intégrant davantage de produits locaux dans les cantines scolaires, ce qui est déjà en partie le cas avec certaines denrées.
Il serait aussi pertinent d’accorder des quotas aux coopératives de sel respectant les normes, afin de renforcer leur accès au marché et d’améliorer leurs revenus, avec un impact direct sur leurs communautés.
Quel est votre message à l’endroit de ces actrices de l’agriculture et de l’économie nationale ?
D’autres femmes se sont battues pour que celles d’aujourd’hui aient accès à certains droits. Mon message aux femmes rurales, et en particulier aux salicultrices, est de préserver les acquis obtenus grâce au projet ProSel.
Elles doivent continuer à se battre pour consolider ces acquis et en obtenir de nouveaux, pour elles-mêmes et pour les générations futures.
Transcription : Souvenir ZANNOU (Stag)


