Un outil indispensable mais encore mal adapté aux réalités des producteurs
Accéder au crédit demeure un parcours semé d’embûches pour de nombreux producteurs béninois. Si cet outil de financement agricole représente une opportunité de croissance, il expose néanmoins les exploitants à de lourdes contraintes lorsqu’il n’est pas adapté à leurs réalités.
Producteur d’arachides et de maïs sur une superficie d’un hectare et plus, Raoul Denon Dako recourt au crédit pour soutenir ses activités, notamment lors de la deuxième saison agricole. Ses besoins se résument à financer les équipements et la main-d’œuvre. Faute d’alternatives plus accessibles, il s’est tourné vers des tontiniers. Mais les conditions ne sont pas sans conséquences. « Les difficultés concernent surtout les délais et les conditions », explique-t-il. Le remboursement mensuel des intérêts constitue une pression constante. « Chaque fin de mois, je dois payer les intérêts, et ce n’est pas facile. Si je n’avais pas d’autres activités, ce serait encore plus compliqué. »
Selon lui, ce mode de financement ne permet pas d’optimiser pleinement ses revenus. Une réalité qui illustre les limites d’un système de financement parfois mal adapté aux cycles agricoles, caractérisés par des revenus saisonniers.
L’importance d’un accompagnement structuré
Pour Consolat HOUNTIN-Kiki, financier agricole, la question ne se limite pas à l’accès au crédit. « Un crédit bien utilisé profite toujours. J’insiste sur “bien utilisé”, car au-delà de l’octroi du crédit, tout dépend aussi de l’entrepreneur agricole qui le reçoit. » Selon lui, l’un des principaux défis réside dans l’accompagnement des producteurs.
Accorder un financement sans former les bénéficiaires à la gestion financière peut entraîner des difficultés de remboursement. « Il ne sert à rien de donner de l’argent sans que la personne qui le reçoit ait les compétences nécessaires pour l’utiliser à bon escient », souligne-t-il. Il plaide ainsi pour l’intégration systématique de formations en gestion financière et en utilisation efficiente du crédit agricole.
Entre complexité du secteur et adaptation du financement
Le financier agricole met également en avant la complexité du secteur agricole. Une exploitation agricole ne fonctionne pas comme une entreprise classique. La main-d’œuvre peut être familiale, certaines dépenses domestiques contribuent indirectement à la production, et les revenus restent fortement dépendants des aléas climatiques.
Dans ce contexte, les institutions financières traditionnelles peinent à proposer des produits réellement adaptés aux réalités agricoles. D’où la nécessité de renforcer les compétences en finances agricoles au sein des banques et des systèmes financiers décentralisés. La question de la création d’une banque agricole au Bénin revient régulièrement dans les débats.
Pour Consolat HOUNTIN-Kiki, cette initiative pourrait être pertinente, à condition d’être bien préparée. « Oui, c’est pertinent, parce que le besoin existe. Mais ce n’est ni obligatoire ni urgent sans des études de faisabilité solides et sans des compétences techniques adaptées », précise-t-il.
Selon lui, l’enjeu principal réside moins dans la création d’une nouvelle institution que dans la qualité de son fonctionnement et de son encadrement. Le financier agricole salue néanmoins les efforts du gouvernement, notamment la mise en place d’une spécialisation en finances agricoles, une initiative encore rare en Afrique de l’Ouest. Il insiste toutefois sur la nécessité d’un suivi rigoureux, afin que les profils formés soient effectivement recrutés et intégrés dans les institutions financières pour accompagner les producteurs.
Il propose également de repenser le système de conseil agricole en intégrant un accompagnement spécifique à l’accès au financement, en complément du conseil technique et commercial. Un tel dispositif permettrait aux producteurs de mieux préparer leurs demandes de crédit et d’en assurer une gestion plus efficace.
Une progression maîtrisée pour limiter les risques d’endettement
De son côté, Raoul Denon Dako recommande la prudence. Selon lui, les producteurs devraient commencer avec des superficies modestes et évoluer progressivement afin d’éviter un endettement excessif. « Même avec peu de moyens, on peut commencer petit et grandir progressivement pour ne pas être piégé par la dette », conseille-t-il.
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Le crédit agricole demeure un levier essentiel pour le développement du secteur agricole au Bénin. Toutefois, son efficacité dépend autant des conditions d’octroi que de la qualité de l’accompagnement des producteurs.
À travers le regard croisé d’un producteur et d’un financier agricole, une évidence s’impose : l’octroi seul du crédit ne suffit pas. Formation, adaptation des produits financiers et suivi rigoureux sont indispensables pour faire du crédit agricole un véritable moteur de croissance, plutôt qu’une source de vulnérabilité pour les exploitants.
Mystéria ALLAHIZI


